Historique des Compagnies Méharistes

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Suite : Chapitre 9

CHAPITRE VIII

LE SAHARA CENTRAL APRES LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

     Nous avons dit que la fin des hostilités en Europe avait rapidement ramené la paix dans le Sahara central et oriental. Libérée des servitudes de police la compagnie du Tidikelt va pouvoir se consacrer à la reconnaissance et à l'aménagement de son immense zone d'action, à l'établissement de relations avec les territoires voisins en vue d'harmoniser les méthodes d'administration de groupements tribaux semblables, enfin à l'étude des populations mal connues et parfois défiantes.

     Jusqu'en 1924, divisée en deux groupes mobiles, celui des Ajjer et celui du Hoggar, cette unité va mener à bien ces différentes missions.
     En 1924, pour permettre une meilleure administration des Touareg-Ajjer, In Salah est déchargé à la fois de son rôle militaire et de son rôle administratif dans le Tassili. Issue du groupe mobile des Ajjer, la compagnie saharienne des Ajjer est créée le 23 mai 1924 et au mois de juillet les postes de Djanet, Fort-Polignac et Fort-Flatters sont détachés de l'annexe du Tidikelt et groupés en annexe des Ajjer.
     C'est à cette nouvelle compagnie que va revenir la mission de surveiller la longue frontière franco-italienne en liaison avec les troupes de la colonie du Niger. Cela impliquera des reconnaissances nombreuses dans des régions particulièrement pénibles. Quelques-unes de ces randonnées, véritables explorations, méritent d'être signalées.

Reconnaissance à Djado - Lieutenant Duffau (1er avril 1924).

     Chargé de faire la première liaison entre méharistes algériens et méharistes du Niger, le lieutenant Duffau quitte Djanet le 19 avril 1924 avec quarante sahariens du groupe mobile des Ajjer (groupe qui allait devenir plus tard le noyau de la compagnie des Ajjer). Après In Ezzane, il entre en région absolument inconnue et traverse à vive allure le désert du Ténéré. Le 14 avril, il arrive au premier point d'eau nigérien, Orida près de Djado, où il rencontre le capitaine Letong, commandant le cercle de Bilma et le lieutenant Faye. Après avoir poussé une pointe sur Bilma, le lieutenant Duffau rentre à Djanet le 16 mai, ramenant hommes et montures en bon état malgré les grosses difficultés rencontrées.

Reconnaissance à Tummo - Capitaine Duprez (1er février-27 mars 1927).

     En exécution du programme établi lors de la conférence nord-africaine de Tunis au début de 1927, la compagnie des Ajjer est chargée d'établir une nouvelle liaison à Djado avec les coloniaux et de reconnaître ensuite la région frontalière du sud de Ghat, notamment de rechercher l'importante source de Tummo au nord-ouest du Tibesti. Le capitaine Duprez prend à son compte cette double mission. Il est accompagné du lieutenant Fouquet, détaché du Service géographique de l'Armée pour procéder au levé de l'itinéraire parcouru. Il quitte Djanet le 1er février 1927 avec trente-deux méharistes. Arrivé à In Ezzane le 8, il en repart le lendemain en direction d'Orida. Bien que la marche ait été ralentie par les travaux topographiques, le détachement arrive à la date prévue à Djado (15 février) et y fait liaison avec le lieutenant Salager, commandant du 1er peloton méhariste du groupe nomade de Nguigmi.

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Non sans peine, le capitaine Duprez réussit à trouver un guide capable de l'emmener à Tummo. Il s'agit d'un Toubbou qui n'a que de vagues souvenirs datant de 1906! Le 21, la reconnaissance quitte Djado, s'engageant dans une région où il n'a pas plu depuis plusieurs années; le 26, elle abreuve à Yerkéhida et le 1 er mars elle est à la source de Tummo, but de sa mission. L'eau y est délectable après les puits natronés de la région de Madama mais l'absence de végétation et de bois oblige à un prompt retour. Le 2 mars, le capitaine Duprez reprend la direction d'In Ezzane, cinq cents kilomètres d'un désert absolu à franchir; il faut repasser par Yerkéhida où, le 6, après avoir abandonné plusieurs chameaux, on fait le plein des guerbas avec une eau natronée et nauséabonde. Puis, cap sur In Ezzane, la reconnaissance se lance dans un terrain difficile où la marche extrêmement pénible est encore ralentie par les travaux topographiques et les erreurs du guide. Ce sont des étapes journalières de soixante, quatre-vingts et même quatre-vingt-cinq kilomètres et l'eau baisse dans les guerbas malgré un rationnement sévère. Le 12, il n'y en a plus une goutte. Le 13, le guide avoue qu'il est complètement perdu. Une patrouille de quatre hommes est lancée à la découverte d'In Ezzane avec mission d'apporter de l'eau au détachement qui continue péniblement sa marche par une température qui atteint déjà 33 degrés. Les hommes sont éreintés, quelques-uns s'attachent sur leurs selles. Pendant les haltes, ils se collent aux parois rocheuses pour y chercher quelque fraîcheur. Devant la carence du guide, le capitaine Duprez avec ses souvenirs et sa carte erronée tente de se repérer et envoie deux méharistes dans la direction qu'il pense être celle d'In Ezzane. Ceux-ci reconnaissant de loin le pic d'Ahoh et rallient le détachement sur lequel pèse un lourd silence. Toutes les énergies rassemblées, la colonne se traîne vers l'eau. Le 14 à 17 heures 30, une patrouille partie la veille rapporte les guerbas qui sauvent le détachement. Personne n'avait bu depuis cinquante-sept heures.
     Le 26 mars, le capitaine Duprez rentrait à Djanet après avoir en cinquante-sept jours parcouru mille six cents kilomètres dans une région très dure dont cinq cents en zone totalement inconnue. Le lieutenant Fouquet malgré les terribles difficultés de la route avait pu lever au 200.000e, vingt-cinq mille kilomètres carrés et encadré l'itinéraire de huit points déterminés astronomiquement. Il avait établi au baromètre l'altitude de soixante points et à l'alidade holométrique celle de quatre cents autres.

Reconnaissance Toubeau dans le Ténéré (25 décembre 1927-23 février 1928).

     A la fin de 1927, le lieuterlant Toubeau de la compagnie saharienne des Ajjer reçoit la mission de reconnaître le cours inférieur de l'Oued Tafassasset sur lequel plane encore une incertitude. Certains pensent que cet oued issu du Tassili se dirige vers le lac Tchad à travers le Ténéré alors que d'autres estiment qu'il fait un coude vers le Niger en passant au Nord de l'Aïr par In Azàoua. Le lieutenant Toubeau est donc chargé de faire un lever topographique de son itinéraire et de rapporter le maximum d'échantillons concernant la géologie, l'archéologie, la préhistoire, la botanique et la zoologie. II doit en outre faire liaison à Iférouane et In Ezzane avec des détachements coloniaux à des dates bien précises. En confiant cette mission au lieutenant Toubeau, son commandant de compagnie, le capitaine Duprez, ne se dissimulait pas les difficultés de l'entreprise. « Toutefois, écrit-il, je n'avais envisagé que celles inhérentes au terrain, à une double traversée du Ténéré, sans eau et sans pâturages pour ses animaux, à un horaire de marche qui le liait étroitement. Je n'avais pu prévoir, certes, qu'en sus de tous ces obstacles, il aurait à lutter contre les éléments déchaînés: la pluie, le vent, le froid, qu'il devrait poursuivre une marche rendue difficile par l'absence de points de repère à travers une brume qui lui cachait le terrain à faible distance.
     « A nous qui connaissons les aléas d'une marche en pays désertique avec un guide indigène, aussi sûr qu'il soit, la conduite d'un détachement uniquement guidé pendant plus de mille kilomètres par l'aiguille bleue de la boussole nous apparaît non seulement un tour de force mais comme une véritable gageure. Cette gageure, le lieutenant Toubeau l'a tenue et gagnée ».

108 affichage de l'itinéraire

      Le gouverneur général de l'Algérie dans une lettre au ministre de la Guerre écrivait que la reconnaissance Toubeau était « une des plus belles randonnées sahariennes qui aient été accomplies et constituait un modèle du genre ».
Le lieutenant Toubeau était parti de Djanet le jour de Noël 1927 avec le maréchal-des-logis Girles, vingt sahariens et un goumier faisant office de guide, après avoir préparé dans les plus petits détails son expédition qu'il savait périlleuse. Le 29 décembre, il était à In Afellalah où il faisait son plein d'eau et quelques provisions de bois et de nourriture pour ses animaux. Le 1er janvier 1928, il s'enfonçait dans l'inconnu car le guide ne connaissait plus le terrain. Il suivit avec difficulté le cours fossile et presque invisible de l'Oued Tafassasset par étapes de neuf et dix heures de marche à pied, s'éloignant lui-même de la colonne pour faire ses visées, ses croquis, ses photos. Dès le 4 janvier, le temps qui menaçait depuis le ler devient pluvieux. Le 6, la pluie ne cesse de toute la journée. Impossible de se sécher (il n'y a même pas de bois pour faire un verre de thé et le détachement se nourrit de dattes). Impossible de travailler même « sous des couvertures trempées comme des éponges, on tremble de froid, en faisant les visées, le papier se roule et se salit aussitôt que dessiné ». Le 7, il pleut, le 8, encore sans discontinuer. La petite troupe est éreintée mais marche quand même. La date impérative de la liaison à Iférouane impose d'abandonner le cours imperceptible du Tafassasset , qui se dirige toujours vers le sud-sud-est. Il faut mettre le cap sur In Azaoua pour s'y ravitailler. C'est alors la marche avec la boussole « sur le ventre» dans l'immense Ténéré, sous la pluie qui continue jusqu'du 10 janvier. Dès qu'elle cesse, c'est un brouillard opaque qui cache les rares points de repère. Et quand le 11, le coton se disperse, le guide Safi pousse un cri: «Alouslisane! ».Il vient de se reconnaître au nord d'In Azaoua. Le lieutenant écrit modestement: « Après cinq jours à la boussole, des reports faits dans des conditions désastreuses, je suis à vingt kilomètres du point que je comptais atteindre! Quelle chance, à ne pas trop souvent tenter ».
C'est un hurlement de joie du détachement qui n'a pas fait de feu depuis des jours et a vécu de dattes et de boules de farine crue pétrie au sel. Un peu de bois permet enfin de faire du thé, tandis que les méharistes se penchent avec des yeux d'admiration sur la mystérieuse boussole du lieutenant. Le 15 janvier à 9 heures 30, la patrouille Toubeau en grande tenue rencontre à In Azaoua le lieutenant Gilles, du groupe nomade d'Agadès, venu à sa rencontre. Le 21, elle est à Iférouane où le lieutenant Lavolé est chef de poste, et où le 23 arrivent à leur tour le capitaine Rayat commandant du cercle d'Agadès puis le capitaine Lepelé, commandant du groupe nomade d'Agadès.

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     Le 26 janvier, c'est le départ d'Iférouane, ce paradis pour les hommes et les animaux. Le 1er février, après de pénibles étapes en montagne, dans l'Air, c'est de nouveau In Azaoua, le plein d'eau, les provisions de mrekba pour les chameaux et le départ vers In Ezzane à la boussole. Le lieutenant, qui s'est blessé au pied, peine affreusement mais il hésite à monter à méhari, il veut épargner sa monture et donner l'exemple à ses hommes fatigués eux aussi. Après la pluie, c'est Îe vent qui souffle en tempête, un vent glacial qui épuise hommes et chameaux. Et pourtant, il faut, avant d'être le 15 à In Ezzane, parcourir cinq cents kilomètres à travers un pays totalement inconnu. « Nous sommes tous fourbus, écrit le lieutenant Toubeau,
« Le 6, Mohammed ben Kaddour (qui a une conjonctivite purulente depuis huit jours), compplètement aveugle voyage dans des couvertures comme un ballot, sur une haouia; il m'a fait à la gaïla une scène pénible se roulant par terre et pleurant. Je crains que mes pansements à l'eau de guerba ne soient pas l'idéal ". Les animaux souffrent déjà de la soif et ils devront attendre le 15 pour boire. Le 7, le vent souffle encore. « Nous n'en pouvons plus. Il faut marcher quand même ». Le 8, il recoupe son itinéraire d'aller à l'heure prévue et continue, le cap sur In Ezzane, malgré la soif, la faim et la fatigue. Le 14, alors que le lieutenant travaille en arrière du détachement celui-ci franchit une crête. Ce sont tout d'un coup de véritables vociférations: «Kasar! Kasar!» Le piton remarquable d'In Ezzane apparaît, à la date prévue, après treize jours de ma:rche à la boussole sans un seul point de repère! Le lendemain c'est la liaison avec le lieumnant Bouillé du groupe nomade de Nguigmi au puits d'In Ezzane.

     Le détachement reprend enfin fa direction de Djanet où il rentre le 23 février 1928 après avoir parcouru en soixante-et-un jours deux mille cent trente kilomètres dont quatre cent treize seulement à dos de méhari. .

     Cette reconnaissance exceptionnelle valut la Légion d'honneur au lieutenant Toubeau, la médaille militaire à son excellent sous-officier adjoint le maréchal-des-logis Girles, le Nicham Iftikhar à tous les sahariens et la médaille coloniale à l'ensemble du détachement.

Autres reconnaissances du Ténéré (1929-1930).

     L'exploration du Ténéré commencée par le lieutenant Toubeau est poursuivie dès l'année suivante par le lieutenant de Crespin de Billy, lui aussi de la compagnie des Ajjer. Parti de Djanet le 11 février 1929 avec le brigadier Vignal, huit sahariens et le guide Safi (celui de la reconnaissance du lieutenant Toubeau) , il passe le 15 à In Afellalah d'où il pique sur Katelet (21-24). De là il se dirige vers le sud-est à travers le reg, recoupe l'itinéraire de la reconnaissance Toubeau et remonte plein nord sur le point d'eau d'Adjri. Le 8 mars, il atteint cette guelta après onze jours de marche à la boussole depuis Katelet. Enfin, le 12 mars, il rentre à Djanet ayant couvert mille quatre-vingt-dix kilomètres dont il rapportait le levé.

     Pour compléter cette reconnaissance, le capitaine Duprez, commandant la compagnie des Ajjer, envoie en décembre 1929, le capitaine Bressot-Perrin en patrouille dans la partie algérienne du Ténéré. Accompagné du maréchal-des-logis Carabin et de neuf sahariens, celui-ci parcourt sans guide la région comprise entre In Afellalah et Katelet. Le 14 janvier 1930, il est à In Ezzane puis rejoint In Afellalah avant derentrer à Djanet (31 janvier). Les levés du capitaine Bressot-Perrin permettaient au capitaine Duprez d'affirmer que « la physionomie générale du Ténéré algérien était dès lors connue ».

     En réalité il fàudra attendre quatre ans pour que la traversée nord-sud de cet immense désert qui s'étend surtout en A.O.F. soit entreprise et réussie.

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     C'est en janvier 1934, en effet, que le capitaine Gay, commandant la compagnie des Ajjer, confie au lieutenant Brusset la mission de reconnaître s'il existe à travers le Ténéré un itinéraire praticable aux automobiles permettant d'éviter le long et difficile détour par In Ezzane, Djado et Bilma.

     Le 20 janvier, avec son peloton méhariste, le lieutenant Brusset quitte Djanet en jalonnant son itinéraire. Le terrain semble d'abord propice à des véhicules mais au fur et à mesure que la reconnaissance s'enfonce vers le sud des «brides» de sable orientées est-ouest apparaissent plus nombreuses et il faut conclure à l'impraticabilité de cette route. Le 8 février, après avoir parcouru et jalonné cinq cent soixante-sept kilomètres depuis In Afellalah, le lieutenant Brusset atteint la piste Bilma-Agadès et la suit jusqu'au point d'eau de Takolokouset (12 février). En ce point, sept cent quarante-deux kilomètres le séparent du dernier puits qu'il a quitté dix-huit jours plus tôt. Le 20, le peloton atteint Agadès puis rentre par Aguellal où il fait liaison avec le groupe nomade d'Agadès (capitaine Arnould), Iférouane, In Azaoua, lssalane, Tiririne.
     Le 5 avril, il arrive à Djanet ayant réalisé la liaison méhariste directe Djanet~Agadès et couvert deux mille deux cent soixante-quatorze kilomètres en soixante-seize jours à quarante kilomètres de moyenne journalière.

     Le capitaine Gay écrivait au sujet de cette reconnaissance qu'elle était remarquable et en tous points comparable aux très belles missions d'exploration exécutées antérieurement par la compagnie des Ajjer ».

     Ces diverses missions nous donnaient sinon la connaissance du moins un aperçu de la dernière région inconnue du Sahara. Il n'y a plus désormais de grandes « premières ». Les compagnies méharistes poursuivent l'étude de détail de leurs zones d'action et bien souvent elles sont employées à préparer les randonnées automobiles qui se multiplient: reconnaissance et jalonnement d'itinéraires, aménagement de passages difficiles, constitution de dépôts de carburants. Ces missions n'ont pas l'éclat de celles que nous avons rapportées mais toutes impliquent peines, fatigues et sacrifices. C'est ainsi que le lieutenant Zentz d'Alnois mourut d'épuisement le 5 décembre 1941 à Bir ben Arous au nord-est d'Adrar. Après trois années de séjour à la compagnie du Touat, il avait fait au cours de l'été de 1941 des reconnaissances particulièrement dures dans le Sahara occidental. Relevé par un autre peloton en novembre 1941, il rentrait de Bou Bernous à Adrar affaibli, en mauvaise santé et surtout souffrant d'une blessure au pied qui s'aggravait tous les jours. Refusant de monter à méhari et de signaler sa maladie à son capitaine, il eut l'énergie d'arriver à deux étapes du but. Mais là, terrassé par la septicémie, il dut consentir à demander son évacuation. Le médecin envoyé à son secours arriva trop tard. Les méharistes de son peloton, fatigués eux aussi, demandèrent l'autorisation d'assister à ses obsèques et couvrirent cent kilomètres en vingt-quatre heures pour lui rendre les derniers honneurs.

 

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