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Historique des Compagnies Méharistes |
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Suite : Chapitre 4
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Jusqu'en 1907, le commandant militaire du territoire des Oasis, résidant à Adrar, administrait le Touat, le Gourara, le Tidikelt et le Hoggar et avait la responsabilité de la police dans le Sahara central et occidental. La pénétration dans le Sahara oriental avait été laissée à l'initiative du commandant militaire du territoire de Touggourt. Or, l'expérience montrait que malgré leurs rivalités les confédérations Hoggar et Ajjer avaient « une existence trop intimement liée pour qu'elles fussent séparées administrativement » (1).
« Le décret du 10 avril 1907 réorganisa le commandement saharien. Désormais, le territoire des Oasis se trouvait complètement déchargé de la police du Sahara occidental. Cette mission incombait à l'avenir au commandant du territoire militaire d'Ain Sefra qui disposait à cet effet des compagnies sahariennes du Touat et de la Saoura. Le colonel Laperrine transférait alors son poste de commandement à ln Salah, siège de la compagnie du Tidikelt dont la zone d'action avait été étendue aux confins algéro-libyques avec un effectif renforcé » (2).
(1) L. Lehuraux . Les Français au Sahara. Ed.
Les Territoires dù Sud ".
(2) L. Lehumux . Laperrine.
Ed. de l'Encycl. de l'Empire français - Paris, 1947, pp. 101-102.
On navait pas attendu ce décret du 10 avril pour faire face à l'est. Le 15 janvier, le groupe de police des Ajjer de la compagnie du Tidikelt avait quitté ln Salah pour faire une longue tournée dans le Tassili et s'opposer aux incursions des Touareg Ajjer et notamment des Kel Intounin qui tenaient la campagne contre nous et razziaient les tribus ralliées.
Après être passé par l'oasis de Dider, le lieutenant Halphen fut le premier européen à visiter la petite palmeraie de lherir (Hariri) nichée dans une vallée étroite et profonde du plateau chaotique du Tassili,
Au mois de juillet, une de ses patrouilles. découvrait dans un oued les traces d'un rezzou d'une trentaine de méhara se dirigeant vers le puits de Taharaq. Le 21 juillet, en un combat habilement mené, le lieutenant Halphen infligeait une rude leçon aux Imoqarrasen qui abandonnaient onze cadavres sur le terrain alors que lui-même n'avait qu'un blessé grave (celui-ci devait mourir quinze jours plus tard). .Les survivants du rezzou, contraints de fuir à pied en abandonnant leurs montures, furent poursuivis dans la montagne et dispersés au puits de Serouenout où ils eurent encore deux tués et deux blessés graves; trois autres devaient mourir de soif. Le brigadier Tesseire s'était distingué par sa belle conduite au cours de ces actions. Ce net succès fit grand bruit et contribua à rassurer nos Touareg Hoggar
Au mois d'août, le lieutenant Halphen se préparait à rentrer à ln Salah quand il reçut du colonel Laperrine - chargé, nous l'avons dit, depuis avril de l'action dans le Sahara oriental - l'ordre de se rendre à Iférouane (Air) pour y faire une liaison avec les troupes coloniales.
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« Les hommes de
mon détachement, écrira à son retour le lieutenant Halphen, qui étaient dehors
depuis sept mois eurent un moment de tristesse en apprenant qu'ils allaient
à nouveau tourner le dos à ln Salah. Mais cela ne dura qu'un instant et tous
envisagèrent bientôt avec joie la perspective d'un voyage dans une région étrangère
qu'ils ne connaissaient pas encore ».
D'Amra, il gagna ldelès, Tazerouk et, grâce à
un guide de l'entourage de Moussa ag Amastane, il
se rendit dans le Tanezrouft par un itinéraire encore inédit et longtemps tenu
secret par les Touareg. Il atteignit ln Azaoua le 18 octobre; le 22, il était
à l'aguelmam de Zline à mi-chemin d'Iférouane. C'est là qu'il apprit qu'une
caravane de Kel lntounin allant de l'Aïr à Ghat venait à sa rencontre. L'occasion
était belle de châtier ces bandits. Dès qu'ils apparurent, le lieutenant Halphen
les fit sommer de mettre bas les armes. Mais, à peine eurent-i!s identifié la
troupe française, que les Kel lntounin ouvrirent le feu.. Il fallut deux heures
d'un combat (où ils eurent un tué et deux blessés) et l'habileté manœuvrière
de l'officier-interprète Pozzo di Borgo et du brigadier Gautier, pour les contraindre
à s'enfuir en abandonnant leur caravane, leurs captifs noirs et leurs compagnons
de route, des marchands de Ghat et d'ln Salah. C'était encore un beau succès
à l'actif du lieutenant Halphen. Le 30 octobre, le groupe mobile arrivait à
Iférouane où il était cordialement accueilli par le capitaine Posth, chef du
cercle d'Agadès. Liaison faite avec l'officier colonial, le lieutenant Halphen
reprenait la direction du nord par le puits encore inconnu d'lzileq, véritable
trait d'union entre l'Aïr, l'Adrar et le Hoggar. Le 30 novembre, il passait
à Taraouhaout, le ler décembre à Tamanrasset, le 11à ln Amdjel, le 20 à Meniet
et le 2 janvier 1908, il rentrait à ln Salah après un an d'absence ayant parcouru
et levé des milliers de kilomètres, livré deux combats victorieux et amassé
des renseignements politiques importants (l).
(1) Tout son détachement recevait la médaille coloniale avec agrafe « Afrique occidentale française '.
Peu avant la liaison du lieutenant Halphen à Iférouane, le capitaine Dinaux, chef de l'annexe de Tidikelt, avait décidé de faire une tournée dans l'Adrar des Ifoghas où nomadisaient les Taïtoq qui n'avaient pas payé l'impôt en 1905 et qui se maintenaient en semi-dissidence. Il choisit donc pour escorte le détachement du lieutenant Sigonney qui, nouvellement arrivé, était chargé d'accompagner jusqu'en A.O.F. les capitaines de l'infanterie coloniale Arnaud et Cortier venus étudier sur place l'organisation des compagnies sahariennes. Le groupe Sigonney se composait de méharistes qui venaient de rentrer à ln Salah après un an d'absence; ils avaient, en effet, pris part à la tournée Voinot aux Ajjer, dans le Hoggar et dans l'Ahnet de décembre 1905 à mai 1906, renforcé le groupe mobile des Ajjer en juin et fourni un contingent à la reconnaissance faite à lférouane par le lieutenant Clor en octobre 1906. Le 8 mars 1907, c'est donc pour une nouvelle randonnée d'été qu'ils repartaient: elle devait être de trois mille kilomètres. Le 28 avril, le commandant Dinaux - promu peu après son départ - fit liaison à Timiaouine avec les tirailleurs soudanais montés à méhari venus de Bamba et de Gao (capitaine Cauvin, lieutenant Langlume, capitaine Pasquier, lieutenant Vallier).
Après avoir séjourné et patrouillé plusieurs semaines dans l'Adrar, le commandant Dinaux rentra par le Hoggar où il s'employa à asseoir l'autorité de Moussa ag Amastane qui venait d'être décoré de la Légion d'honneur et avait fait preuve de beaucoup d'activité pour battre en brêche les tentatives Ajjer contre les tribus soumises (2).
(2) Le détachement DINAUX reçut la médaille coloniale avec agrafe " Afrique occidentale française".
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Mais le colonel Laperrine n'entend pas limiter son action sur les Touareg à des tournées périodiques de groupes mobiles. Il veut démontrer son intention d'occuper définitivement les Ajjer et le Hoggar en y faisant construire des bordjs qui serviront de dépôts de vivres et munitions à ces groupes mobiles. Ceux-ci pourront alors nomadiser en permanence dans le pays.
Le 22 avril 1908, il quitte ln Salah avec le groupe Sigonney (médecin aide-major
Dautheville, adjudant Frimigacci, maréchal-des-logis Tesseire) et ses adjoints,
capitaine Niéger et lieutenant Clerget de Saint-Léger.
A la fin de mai, après avoir visité la région
de Fort-Flatters, il arrive dans les Ighargharen. Sur les bords de l'Oued Ilezy,
non loin du point d'eau de Tissendjel, il détermine l'emplacement du bordj des
Ajjer auquel il donne le nom du colonel de Polignac, ancien explorateur du Sahara
oriental, fondateur de la Société de Géographie d'Alger et de l'Afrique au Nord.
Puis, il passe à Serouenout, sur la route
Ghat-Idelès, à Tazerouk et atteint Taraouhaout où il trouve l'aménoukal Moussa
ag Amastane. C'est en ce point qu'il décide de faire construire la base
du groupe de police permanent du. Hoggar. A ce bordj devait être donné le nom
de Motylinski, le célèbre spécialiste du tamacheq mort en rentrant d'un séjour
d'études au Hoggar. Obligé de revenir rapidement à ln Salah, le colonel Laperrine
traverse pour la première fois le cœur du massif du Hoggar -la Koudia - passe
à ln Amdjel et Meniet et arrive au Tidikelt le 14 août 1908. En cent quinze
jours, il a parcouru deux mille sept cent soixante-trois kilomètres.
Avant de quitter le lieutenant Sigonney, le commandant militaire l'avait chargé d'étudier la possibilité d'organiser des caravanes entre l'Air et l'Algérie, de mettre au point un système de courriers permettant l'échange de renseignements - entre ces deux régions fréquentées par les Touareg, de faire jonction avec les méharistes coloniaux et d'escorter des officiers de l'infanterie coloniale rentrant en France par le Sahara. Le groupe de police quitta Taraouhaout le 18 août. La liaison qui devait être primitivement prise à Izileq le fut finalement à Tarmert avec le chef de bataillon Mouret, commandant la Région de Zinder et les groupes nomades d'Agadès et de Tahoua. Le lieutenant Sigonney prit alors l'heureuse initiative d'aller jusqu'à Agadès, afin d'y participer à une prise d'armes devant les Touareg nigériens assemblés pour la cérémonie d'investiture du nouveau sultan d'Agadès. La présence de méharistes algériens au milieu des méharistes coloniaux produisit une forte impression dans le pays. Les officiers échangèrent des renseignements de tous ordres dans un climat de camaraderie enthousiaste et la communauté de vues des deux côtés de la: frontière se révéla parfaite. Que de chemin parcouru depuis la triste rencontre de Timiaouine !
Le colonel Laperrine écrivait au sujet de cette reconnaissance: « Au fond, cette promenade pacifique demille trois cent cinquante 'kilomètres; qui n'a coûté ni un homme, ni un méhari, ni un centime à l'Etat a produit plus d'effet qu'un contre-rezzou couronné de succès. Elle va très probablement amener la soumission sans effusion de sang des derniers dissidents de « l'Air ».
En portant au pouvoir le comité « Union et Progrès» la révolution turque (septembre 1908)allait avoir d'importantes conséquences en Tripolitaine.
On avait d'abord espéré que les Turcs installés à Ghat cesseràient leurs appels à la révolte chez les Ajjer d'Inguedazzen. Mais, à l'instigation des « jeunes turcs », les Touareg multiplièrent rezzous et attaques contre nos protégés à partir de leurs bases inviolables de Tripolitaine. Moussa ag Amastane se défendit en organisant des contre-rezzous et le groupe de police des Ajjer commandé par le lieutenant Nivelle eut fort à faire. Le 5 février 1909 avec douze méharistes, il dispersa une bande de dissidents à Afaïfo; le 18 mars, avec dix-sept hommes, il attaqua une vingtaine d'Ajjer dans l'Oued Titersine; en avril, il combattit dans l'Oued Iseka, à l'est de Fort- Polignac. A la même époque, l'adjudant Hugot et ses dix sahariens mirent en fuite un rezzi Ajjer dans l'Oued Tanar.
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Puis, les Turcs eux-mêmes devinrent arrogants et firent des démonstrations militaires jusque dans la zone neutre qui, à défaut de frontière, séparait l'Algérie et la Tripolitaine. En mars 1909, ils allèrent jusqu'à pénétrer en territoire incontestablement français: le 14 mars, un détachement commandé par un officier s'avança dans l'oued Essendilen escortant une forte caravane. L'adjudant Hugot qui s'y trouvait de garde au pâturage avec treize hommes seulement, exécutant les ordres formels qu'il avait reçus, somma l'officier turc de se retirer. Devant son refus, il ouvrit le feu et mit en fuite le détachement qui abandonna la caravane et jusqu'à ses propres animaux.
Peu après on apprit les intentions hostiles d'Inguedazzen qui réunissait une nombreuse harka. Mais le capitaine Niéger, commandant la compagnie du Tidikelt, était déjà en train d'organiser un puissant groupement avec lequel il se promettait de faire une démonstration dans le Tassili et à Djanet. Djanet n'avait été visité qu'une fois par nos troupes en 1905 tandis que les Turcs y étaient venus plusieurs fois. Le chef Ajjer Sultan Ahmoud y régnait en maître farouchement opposé aux Français.
En avril 1909, à Fort-Polignac, le capitaine Niéger prend donc le commandement d'une colonne de cent soixante-dix fusils composée des groupes de police Nivelle (Ajjer) et Sigonney (Hoggar), d'un goum de Chaamba aux ordres du lieutenant Ardaillon. Il emporte un canon de montagne de 80 mm. Parti d'Essendilen le 14 juillet 1909 il arrive en vue de Djanet le 18 et envoie des émissaires aux habitants pour les assurer de ses intentions pacifiques. Les Kel Djanet, au lieu de témoigner des mêmes dispositions, hissent sur la forteresse de Djanet un drapeau turc et des groupes d'hommes en armes se disposent au combat. Voulant éviter toute action brutale, le capitaine Niéger leur fait porter un ultimatum leur accordant une heure pour mettre bas les armes et amener l'emblème ottoman. Pour montrer sa détermination, il fait braquer sa pièce de canon sur le village d'Azellouaz.
Les Kel Djanet préfèrent se plier à ces injonctions; toutes leurs armes sont confisquées et détruites mais encore une fois ni Inguedazzen ni Sultan Ahmoud, pourtant prévenus par le commandant de la colonne, ne se présentent. Le groupement Niéger quitte Djanet où il n'était pas question de s'installer et se disloque.
Il fallut attendre la guerre italo-turque pour que le gouvernement donnât enfin l'ordre d'occupation de l'oasis. Le 27 novembre 1911, le capitaine Charlet y entra « sans violence et sans bruit » et y laissa un poste permanent. Les tribus serves firent leur soumission mais les chefs Ajjer et les nobles Oraghen et lmanghassaten restaient une fois de plus invisibles. Ils comptaient sur les Turcs qui leur cachaient les victoires italiennes pour prendre leur revanche et piller Djanet. Le rappel définitif des fonctionnaires turcs de Ghat en 1913 fit tomber leurs illusions sur l'aide à attendre de la Porte mais fatanisés par l'idée de guerre sainte et l'appât du butin, ils préparaient en secret une expédition contre nous.
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Mettant à profit le calme apparent qui régnait dans la région frontalière, le commandant militaire des Oasis décida de tenter en mars 1913 la liaison longtemps souhaitée entre les troupes coloniales et les méharistes algériens. Le lieutenant Gardel, commandant le groupe de police des Ajjer fut chargé de se rendre de Djanet à Djado avec une quarantaine de Sahariens. On parlait bien depuis trois mois de la formation en Tripolitaine d'une grosse harka aux ordres d'Inguedazzen et de Sultan Ahmoud. Mais les renseignements étaient vagues et souvent contradictoires.
Le 31 mars, le lieutenant Gardel quitte Dider; le 3 avril, il est à Djanet où il rencontre son commandant de compagnie, le capitaine Charlet qui rentre d'une tournée dans le Sahara central (cf chapitre IV, page 48)
Pendant la journée du 4, les deux officiers
font route ensemble puis le capitaine rentre à Djanet. Le 5 avril, alors que
le groupe de police est à Amaïs, un courrier rapide venant de Djanet apporte
la nouvelle que la harka existe bel et bien, qu'elle est à Ghat et que Djanet
est son objectif. Sans hésiter le lieutenant Gardel
abandonne la direction du sud pour aller à la recherche d'informations plus
précises aux environs de Ghat. Le 7, il est à Tin Alkoum, à cinquante-cinq kilomètres
de Ghat. il reçoit de son capitaine la confirmation de l'approche de la harka
qui menace Djanet et l'ordre de le rejoindre rapidement pour défendre la place.
Mais avant d'exécuter ces instructions il rend compte qu'il prend l'initiative
de pousser de nuit sur Esseyen n Afella dans l'espoir d'y trouver des renseignements
certains. Les habitants de ce pauvre village lui donnent quelques détails sur
le rezzou qui comprendrait de trois à cinq cents hommes. Ce chiffre parait fortement
exagéré au lieutenant Gardel mais l'officier ne doute plus de l'existence et
même de la proximité de la harka; il pressent qu'il va se heurter à elle et
il demande à Djanet renforts et munitions. Le 9, il bat la campagne entre Esseyen
et Tin Alkoum et envoie le inaréchal-des-logis Bagnères en patrouille de découverte.
La concentration de guerriers Ajjer, Obled Sliman et Tebbou se confirme. Le
10, le groupe revient à Esseyen : les habitants se sont enfuis précipitamment.
Des guetteurs du rezzou disparaissent à l'arrivée des méharistes dont le petit
effectif est maintenant connu de l'ennemi; il faut ne plus perdre un instant
et installer un réduit défensif dans les petites dunes de l'Oued Esseyen. Les
défenseurs français sont quarante-huit dont un lieutenant, un maréchal-des-logis
et un brigadier européens.
A 15 heures, les sentinelles signalent un groupe
de soixante à quatre-vingts méharistes ennemis qui débouchent des tamaris et
des éthels, dans l'oued, à huit cents mètres au nord-est du camp puis une cinquantaine
de piétons au nord. Les assaillants utilisent très sagement le terrain et rapidement
leur tactique se devine: par l'est et par l'ouest, ils cherchent l'enveloppement
« on « croirait avoir affaire à une troupe dressée pour la guerre européenne»,
écrit le lieutenant Gardel; ses hommes prétendent avoir entendu crier des indications
de hausses et perçu, des coups de sifflet. « je n'ai rien ouï de semblable,
confesse-t-il, mais je ne serais nullement étonné d'apprendre que les Turcs
de Ghat, ou d'autres dirigeaient la manœuvre ». Aussitôt arrivé à bonne portée,
l'ennemi fait pleuvoir une grêle de balles sur le camp et sème la panique dans
le troupeau des chameaux qui tombent morts et blessés ou s'enfuient. Sur la
face nord du réduit, le maréchal-des-logis Bagnères
commande ses hommes avec sang-froid. A l'est, c'est le brigadier
Deconclois qui fait front avec six sahariens tandis que le brigadier
Messaoud ben Ali tient la face ouest du réduit. Malgré l'ardeur des sahariens,
la tenaille se referme au sud et, tout à coup, au signal d'une fusée, soixante
ou quatre-vingts guerriers se ruent en hurlant sur le camp et parviennent, au
prix de lourdes pertes, jusqu'au centre du dispositif. Ils pillent les bagages,
puis se retirent. La nuit tombe entrainant un ralentissement du combat. L'ennemi
jusque-là a été follement prodigue de munitions tandis que les Français ont
tiré à cartouches comptées. Le brigadier Ahmed ben Amar
Boukhechba grièvement blessé dès le début du combat n'a cessé de crier
à ses camarades: « Ô mes amis doucement les cartouches, doucement ». A 21 heures
la fusillade ennemie reprend en l'honneur de Sultan
Ahmoud qui est venu sur les lieux mêmes de la bataille. Avec Inguedazzen,
il était resté tout l'après-midi à Esseyen n Ataram à deux kilomètres au nord.
Profitant d'une nouvelle accalmie, le lieutenant Gardel
décide d'envoyer un courrier rapide à Djanet. C'est le saharien
Korben ag Chemmet, Targui Ajjer, qui s'offre,et réussit à porter, en une vingtaine
d'heures, à travers quatre-vingts kilomètres de plateau pierreux chaotique,
ce bref message au capitaine Charlet: « Si ne nous secourez, immédiatement
sommes foutus. Tous les chameaux sont morts. Boukhechba
et Ali grièvement blessés. Islaman et Abidin
tués. Nombreux blessés. Belle conduite des hommes. 150 fusils à tir rapide.
Adieu ».
Toute la nuit, l'ennemi tiraille et plusieurs
sahariens sont blessés. A l'aube, le feu reprend intense. Il importe de se dégager
avant l'arrivée des renforts. Et après un feu de salve sur les guerriers tapis
à trente mètres d'eux, le lieutenant Gardel et son sous-officier adjoint Bagnères
entrainant les hommes foncent comme des démons, baïonnette au canon. « En un
clin d'œil nous sommes sur les adversaires. Ils font une décharge qui n'atteint
personne et fuient. C'est la victoire; les baïonnettes se plantent dans des
dos, dans des poitrines, dans des ventres. Tebbous, Kel Tin Alkoum, Ajjer tombent.
pantelants. Vingt-trois d'entre eux râlent à, terre, les autres fuient. La charge
partie vers le sud remonte vers le nord à la poursuite des fuyards ; Une vingtaine
d'hommes décidés vient d'en faire fuir plus de cinquante en face d'eux et de
vingt à trente indirectement» (1). .
C'est bien la victoire totale. L'ennemi a disparu laissant quarante-sept morts dans un rayon de deux cents mètres autour du camp. Parmi eux, le demi-frère de Sultan Ahmoud,. deux gendarmes turcs, le chaouch des Turcs à Ghat, des notables. Pas de blessés sur le terrain, ils ont été enlevés pendant la nuit et la charge à la baïonnette n'a fait que des morts.
La petite troupe du lieutenant Gardel, elle, a perdu deux tués, quatre blessés légers et six blessés graves. Parmi ces derniers, le brigadier Ahmed ben Amar Boukhechba est le plus gravement atteint; une balle lui a fracassé le péroné. Faute de médecin, c'est son officier lui-même qui doit pratiquer, sans anesthésie, l'amputation de la jambe. Le patient, héroïque, supporte l'opération sans une plainte et survit (2).
Le soir du 11 avril, le détachement campe à
Tin Alkoum; le 12 et le 13, il fait route sur Djanet par le sentier d'Abd n
Fok; le 14, il est rejoint par le groupe de vingt-sept méharistes que le capitaine
Charlet amène à la rescousse après être passé à toute allure par Assakao et
le champ de bataille d'Esseyen. Sur le théâtre de la lutte, une vieille femme
en train de moisonner lui avait fourni les premiers renseignements. Elle avait
expliqué la violente attaque du 10 après-midi, la nuit du siège, la charge à
la baïonnette et la déroute des Ajjer. Elle avait conclu:
« Tes soldats sont des braves au-dessus des braves ». Un vieillard trouvé blotti
au fond d'un puits par une patrouille avait apaisé l'angoisse du capitaine Charlet
qui en était resté au laconique message de la nuit du 10 au 11 ; « peu de morts
et de blessés de votre côté, aff irma le témoin, ils sont repartis en bon ordre
quelques heures après le combat, vers dix heures du matin ».
Le 15 avril 1913, le groupe le police des Ajjer rentrait
à Djanet.
Le rapport du lieutenant Gardel sur le combat des 10 et 11 avril eut le rare honneur de la publication au Journal officiel de la Républ ique française. L'officier lui-même reçut la Légion d'honneur, ses subordonnés français et six sahariens la médaille militaire. La médaille coloniale fut conférée à tout le détachement.
La victoire d'Esseyen eut un retentissement considérable dans le pays Ajjer et au Fezzan. Ingudazzen et Sultan Ahmoud perdirent tout prestige auprès des tribus insoumises. Et la région devait connaître la tranquillité jusqu'à ce que la guerre réveillât le fanatisme xénophobe de la Senoussia.
C'est l'évacuation de Ghadamès puis de Ghat par les Italiens à la fin de 1914 qui fut le signal d'un renouveau d'agitation qui ne cessa que quatre ans plus tard.
(1) Rapport lieutenant Gardel.
(2) Il est actuellement caïd de la tribu des Ouled Fredi dans l'annexe d'El
Goléa.
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Photo CROMBE |
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~ÔFAI, OUARGLA 363 232. ? 16/45- COMMANDANT OASI
S A GOUVERNEUR GENERAL- |
Ci-contre, le télégramme enregistré le 8 mai 1913 au Gouvernement Général sous le n°1512 par le Bureau des Affaires Indigènes Militaires qui apprit à Alger la victoire d'Esseyen . |
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