Historique des Compagnies Méharistes

retour vers SAHARA et Sahariens
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Suite : Chapitre 1
CET OUVRAGE EDITE SUR L'ORDRE DE
-- M. J A C Q U E S   S O U S T E L L E --
GOUVERNEUR GENERAL DE L’ALGERIE
PAR LA DIRECTION DES TERRITOIRES
DU SUD EN COLLABORATION AVEC LE
SERVICE CARTOGRAPHIQUE DU
GOUVERNEMENT GENERAL DE L'ALGERIE
A ETE TIRE EN MAI 1955 SUR LES PRESSES
DE L'IMPRIMERIE OFFICIELLE A ALGER
Auteur :
Capitaine
Blaudin de Thé

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PREFACE
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Alors que l'auto et l'avion livrent maintenant au premier venu le plus grand désert du monde,
il fallait que fût écrite l'histoire des compagnies sahariennes - ces compagnies de soldats qu'il
est à peine téméraire de comparer à des ordres, chevaleresques ou monastiques.
Tout au début de notre siècle, elles furent appelées à pacifier d'abord les tribus belliqueuses
des Territoires du Sud, puis à humaniser ce désert inhumain dont André GIDE. qualifiait
« l'intolérable splendeur », en un mot à y « apprivoiser» les êtres et 1a nature, malgré les refus
du sol et du climat. Ils n'étaient qu'une poignée; la totalité de leurs effectifs ne dépassait pas une vingtaine
d'officiers et une soixantaine de sous-officiers d'origine métropolitaine, encadrant quelques
centaines de Chaamba. Et pourtant, depuis plus de cinquante ans, eux et leurs successeurs
n'ont pas cessé de parcourir cette immensité, y portant, y créant l'ordre et la paix et le
mieux-être des hommes vivants.
Car la réussite des méharistes est d'être parvenus à attirer pacifiquement à eux les
populations du désert, d'avoir su gagner leur confiance et leur estime en livrant combat pour
défendre le faible et 1'opprimé contre les attaques des pillards venus de l'extérieur ou animés
par les fanatiques.

La plus belle œuvre de leur idéal, le capitaine CHARLET la donna en 1912, lorsqu'après
avoir poursuivi un rezzou sur 800 kilomètres et lui avoir repris une cinquantaine d'esclaves, il
fit encore plusieurs milliers de kilomètres pour les ramener à leur pays natal et à la condition
d'hommes libres.
La tradition s'est perpétuée. Les unités sahariennes ne sont plus toutes méharistes, mais
leur ligne de conduite reste la même. Partout où elles résident, où elles passent, elles installent
l'intelligence, la protection et l'amitié.
Nous le savons sans que ces hommes l'aient dit eux-mêmes, car ils sont à la fois fiers et
modestes et n'ont jamais rien fait pour que la publicité s'empare de leur noble aventure. Ce
n'était donc pas chose facile que d'écrire leur histoire.

Le capitaine BLAUDIN DE THE, ancien commandant de la compagnie méhariste de l'Erg
Oriental, à qui a été confiée cette tâche, n'a pas craint de compulser un demi-siècle d'archives
pour qu'un hommage soit rendu à ses prédécesseurs.

Il a dû reconstituer patiemment, en spécialiste, d'innombrables itinéraires de mission et de
reconnaissance et il n'est que de lire son œuvre pour sentir, à travers l'exposé volontairement
dépouillé des faits, la foi qui l'anime et qu'il sait communiquer au lecteur.
On doit le féléciter et le remercier d'avoir su réaliser cet ouvrage, qui préservera de l'oubli
cinquante glorieuses années d'histoire saharienne.

Jacques SOUSTELLE.

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AVERTISSEMENT
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A l'heure où les Français commencent à prendre conscience de l'importance du Sahara, il n'est peut-être pas inutile de rappeler comment ce territoire a pu devenir une des régions les plus tranquilles de l'Union française.
Le mérite de la pacification d'un pays longtemps redoutable revient à quelques centaines d'hommes commandés par une poignée d'officiers. Le roman et le cinéma ont, certes, rendu les méharistes familiers au grand public mais en les montrant généralement dans des situations exceptionnelles ou mêmes imaginaires. De telles narrations ou fictions traduisent mal les difficultés de la vie en peloton, la patience,et l'abnégation qu'il faut au méhariste pour les surmonter tout en sachant que ses sacrifices de chaque jour resteront inconnus ou méconnus.
Ce modeste ouvrage ne prétend pas retracer la vie quotidienne des Sahariens mais au lieu de quelques événements popularisés par le livre et l'écran, il voudrait faire connaître celles des innombrables actions dont il est encore possible de retrouver trace dans les archives.
Au récit volontairement concis qui en sera fait c'est le lecteur qui devra donner son cadre et son ambiance. Les pages qui suivent sont pour la plupart extraites de rapports militaires; on n'y trouvera donc pas de commentaires sur les difficultés de la marche dans l'erg ou dans la montagne, sur la soif ou la chaleur, sur la fatigue ou la maladie, sur la durée de l'absence ou la longueur de l'étape, sauf lorsque ces contingences auront une répercussion sur l'exécution de la mission. Il conviendra donc de se souvenir en parcourant cet essai d'historique qu'il constitue une simple suite de faits: les dates des opérations suffiront à elles seules à renseigner sur les difficultés dues au climat comme l’indication du genre de terrain parlera aussitôt à la mémoire de ceux à qui il a été donné de «précéder» leur chameau pendant de longues méharées... à pied.
En ce siècle où la vitesse se mesure en centaines de kilomètres à l'heure et le rayon d'action en milliers de kilomètres, le lecteur tâchera d'oublier ces données familières et de revenir à une notion moins moderne du temps et de l'espace; qu'il songe à ses étapes d'écolier, de boy-scout ou de jeune recrue; qu'il n'hésite pas à faire des divisions mentales: distances parcourues par le temps mis à les parcourir; s'il trouve un chiffre voisin de la centaine de kilomètres en vingt-quatre heures qu'il s'incline devant la performance mais qu'il garde cependant un peu de son admiration pour la troupe qui aura marché un, deux ou trois mois à la moyenne de trente kilomètres par jour; cela représente de nombreuses étapes forcées pour rattraper le temps perdu aux points d'eau, en pâturage, etc... Nous avons dit « la troupe qui aura marché... »; il faut prendre ce verbe au sens propre car le méhariste couvre la majeure partie de ses étapes en fantassin. Le lecteur se souviendra aussi que la ligne droite, malgré ses propriétés admirables, n'est pas toujours utilisable au Sahara; que le chameau répugne à monter les côtes autant qu'à descendre les pentes; que cet animal, dit robuste et sobre, est en réalité très délicat et qu'il doit passer sous peine de mort de longues heures à la recherche éclectique d'une nourriture généralement rare; qu'une reconnaissance méhariste ne consiste pas seulement à se rendre le jour J du point A au point B et le jour J + 1 du point B au point C , mais aussi à lever l’itinéraire parcouru (traduisez : doubler la longueur et la durée de l’étape pour faire visées, mesures, croquis, etc...), à faire l’étude politique, ethnographique, géographique, géologique, zoologique, botanique, des régions traversées sans pour autant négliger les multiples tâches d’un chef militaire en campagne
Si dure que soit l’existence méhariste de nos jours, les éléments essentiels restant identiques, il faut cependant faire effort pour imaginer ce qu’était autrefois la vie en peloton : pas de cartes, pas de radio, pas d’automobiles, moins encore d’avions ; seul avec un ou deux gradés français, dans un pays mal connu des indigènes (les Chaamba, principales recrues des compagnies sahariennes, ignoraient le Hoggar, les Ajjer, le Soudan et le Sahara occidental), le chef de peloton faisait une véritable « plongée sous-marine », un « voyage dans la lune» de plusieurs mois. En effet, coupé radicalement du monde, tout se passe comme s’il était. dans une autre planète : n’ayant rien à attendre de personne, il se bat seul, n’espérant jamais Grouchy mais redoutant toujours Blücher, il souffre seul, soigne ses hommes et se soigne seul. Privé de courrier pendant des mois, souvent épuisé par la marche, la chaleur, les privations alimentaires ou la maladie, le chef méhariste « trouve fort heureusement son stimulant dans sa mission, dans ses lourdes responsabilités auxquelles jamais nul n’a failli. »
Ces difficultés et ces souffrances, les sahariens n’en parlaient pas dans leurs rapports. Il fallut, un jour, que Laperrine fasse taire sa modestie pour remettre les choses au point auprès des Etats-Majors qui finissaient par ne plus se rendre compte des efforts déployés. « Ces opérations entrent dans le cadre des missions normalement dévolues aux compagnies sahariennes » lisait-on fréquemment en marge des rapports. Voici donc ce qu’écrivait le colonel Laperrine en 1909 au retour d’une tournée de près de quatre mille kilomètres au Soudan et au Niger :
« Pendant cette tournée, j’ai été on ne peut plus satisfait de tous ; Français, Arabes et Touareg ont rivalisé de zèle, fait preuve du plus grand entrain et supporté gaiement les fatigues et les privations très sérieuses que je leur ai imposées. Quand on n’a pas commandé une de ces tournées ou pris part aux opérations d’un groupe de police, on ne peut se figurer l’excellent esprit de nos sahariens. Ils font de leur résistance à la fatigue, à la faim et à la soif une question d’amour-propre. Aussi jamais une plainte lorsque les circonstances obligent le chef à renouveler le miracle de la multiplication des pains.
« C’est fréquemment que la petite décision qu’on lit le soir aux hommes contient des passages de ce genre : pour tel motif, nous ne pourrons nous ravitailler qu’à telle époque au lieu de telle époque ; je vous avais distribué des vivres du 15 au 30 avril : il faudra qu’ils durent jusqu'au 8 mai. Je vous avais fait emporter trois jours d'eau; de nouveaux renseignements recueillis, il résulte que nous n'arriverons à l'eau que le cinquième jour à midi, économisez votre eau, etc...
« Je me demande comment ces décisions seraient accueillies par une autre troupe au Sahara... Et ils ont d'autant plus de mérite qu'ils ne sont pas d'une résistance à toute épreuve; mais ils vont tant qu'ils tiennent debout et lorsqu'ils s'avouent malades, ils sont bien près de la fin. Constamment il en meurt à l'arrivée dans les infirmeries ou même au cours d'évacuations. Certains présentent des symptômes de scorbut; chez d'autres, dans les derniers jours, la phtisie se révèle et prend de suite des formes foudroyantes; mais sur tous l'avis des médecins est le même: ce sont des gens forcés, vannés, qui ont rendu plus que leur constitution ne le leur permettait.

« C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'eux.

« Quant à ces fatigues surhumaines, c'est notre métier de Saharien qui les exige. Il nous faut lutter de vitesse avec les pillards du désert et faire la police ,efficace du pays avec cent quarante-quatre Français et trois cent cinquante-six indigènes, dans un rayon de huit cents kilomètres autour d'ln Salah. Il ne peut être question de ménager les hommes; par notre mission même nous sommes obligés de leur demander l'impossible. C'est à l'autorité supérieure à reconnaître les services rendus et leur dévouement en les récompensant... »

Et nous terminerons cet avant-propos par une phrase d'un lieutenant de la compagnie de la Saoura qui, à la suite d'un combat victorieux contre un rezzou d'Ouled Djerir, disait de ses méharistes: « C'est un honneur de les commander ».

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INTRODUCTION
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Cinquante ans après leur débarquement en Algérie, les troupes françaises n'avaient guère dépassé vers le sud la ligne El Oued, Touggourt, Ouargla, Ghardaïa, El Goléa, Aïn Sefra. Malgré les récits de voyageurs tels que Gordon Laing, René Caillé, Barth..., le Sahara proprement dit restait à peu près inconnu et ses habitants mystérieux sinon redoutés.

En 1881, le massacre de la mission Flatters avait pour effet d'arrêter une progression déjà très lente. Pendant plusieurs années ce fut la stagnation sur les positions acquises. Puis, timidement, quelques essais d'expansion sont faits mais il ne s'agit encore que de la construction d'avant-postes; Fort Miribel, Fort Mac Mahon qui, en 1894, sont confiés en garde à des unités particulières, les Tirailleurs et les Spahis sahariens dont la création était une première tentative d'adaptation de troupes régulières à un pays très spécial.

En 1889, le retentissant succès de la traversée du Sahara par la mission Foureau-Lamy (1) . vient rendre espoir et confiance à ceux qui rêvent de réaliser l' « Afrique française ». Aussitôt la progression au Sahara reprend. On sait de quelle façon inattendue le capitaine Pein, chargé de protéger le géologue Flamand avec des goumiers fut amené à occuper ln Salah le 29 décembre 1899. On sait aussi que cette opération déclencha l'occupation et la soumission de toutes les oasis sahariennes (Tidikelt, Gourara, Touat, Saoura).

Soumettre les ksouriens était une chose. Tout autre était le problème de la soumission des nomades. Ceux-ci, guerriers mobiles, courageux et bien armés, ne voyaient pas d'un bon œil les Français s'installer dans les oasis où il avaient coutume de prélever périodiquement une dîme largement calculée. Très tôt, leurs bandes se heurtent à nos troupes. Mais nos colonnes n'ont pas la mobilité nécessaire pour poursuivre et châtier ces pillards fuyants. Alimentées par d'interminables convois de chameaux, les opérations du sud oranais sont coûteuses en hommes, en matériel et en animaux. L'opinion, soulevée par les financiers, s'alarme et l'on songe presque à abandonner le terrain conquis.

C'est alors que le chef d'escadrons Laperrine, saharien averti et clairvoyant, réussit à faire aboutir un projet déjà ébauché mais que son expérience (2) lui permit de remanier. Il fallut tout le prestige déjà grand du commandant Laperrine pour faire accepter le remplacement des Tirailleurs et des Spahis sahariens par des uni tés nouvelles encadrées par des officiers des Affaires indigènes et composées de nomades sahariens recrutés sur place et tenus de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture, à leur vêtement et à leur remonte. Une rude bataille avec les services financiers (3) du ministère de la Guerre se termina enfin par la signature du décret du 1er avril 1902 qui portait création des « compagnies sahariennes du Tidikelt, du Touat et du Gourara».
(1) Qui devait en1900 faire, au Tchad, liaison avec les colonnes Gentil et Joalland-Meynier.
(2) Il avait servi à l'escadron de Spahis sahariens du 6 novembre 1897 au 7 octobre 1899 et avait été nommé le 6 juillet 1901 au commandement du Territoire des Oasis sahariennes.
(3) Il est piquant de constater aujourd'hui que jamais la France n'a eu de troupes régulières aussi peu coûteuses.

C'est à ces unités et à celles auxquelles elles ont donné naissance que revient la gloire , d'avoir, en quelques dizaines d'années, installé la paix française dans un territoire immense au prix de peu de sang mais de beaucoup d'héroïque patience dans les dangers, les privations et l'isolement.
Le décret du 1er avril 1902 était à peine signé, les compagnies dont il ordonnait la création pas encore complètement organisées, quand retentit le « coup de tonnerre de Tit ». Le 7 mai 1902, près du petit centre de cultures de Tit, au Hoggar, à plus de six cents kilomètres de leur base d'ln Salah, cent quarante hommes, dont les deux tiers soumis de la veille après nous avoir combattus, cent quarante nomades recrutés et remontés comme allaient l'être les compagnies sahariennes, cent quarante goumiers commandés par un seul Français, le lieutenant Cottenest, infligent une terrible et sanglante défaite aux Touareg réputés invincibles. Eclatante revanche du massacre de la mission Flatters, précieux encouragement pour les jeunes unités en formation, démonstration de la lucidité du commandant Laperrine et de la valeur de la nouvelle formule préconisée par lui.

Nous allons tenter au moyen des archives qu'il est encore possible de consulter de reconstituer l'historique sommaire de ces compagnies méharistes qui viennent de fêter leur cinquantenaire.

 

Photo CROMBE

Défilé méhariste

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