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...ceci est un " Témoignage du Passant-Bleu "
Retour :"J'étais sergent à la Harka 903"

SUR LA PISTE DE BOU SAÏD
APRÈS LES ACCORDS D'ÉVIAN

 
du Colonel G..de BADTS

    J’ai retrouvé Bou SAÏD en octobre 2004 après 42 ans de recherches infructueuses. En le questionnant, j’ai pu reconstituer ce que fut son odyssée dans le cadre honteux des accords d’Évian. Je sus par la suite qu’il n’avait rien dit à ses enfants de cette période de sa vie. Des sanglots entrecoupaient les bribes du témoignage qu’il me livra, par amitié, mais que sa pudeur naturelle l’incitait à ne pas dévoiler.
    Entre le 7 et le 11 mars 1962, sa blessure à peine cicatrisée, le Sergent Bou SAÏD a obtenu de l’hôpital militaire de Sétif une permission de convalescence pour retourner au Douar se reposer. Avec l’argent gagné aux cartes dans la salle des blessés, il pouvait voir venir. C’est pourquoi, craignant les contrôles du FLN dans les gares, il préféra voyager en taxi. Changeant de taxi tous les jours, de saut de puce en saut de puce, il sut parvenir sans encombres chez lui. Soit un voyage d’environ 400 kilomètres pendant lequel il parvint à dissimuler son état de harki et sa tenue militaire.
    Au douar, c’état l’effervescence. Il rencontra quelques-uns de ses camarades qui l’avaient précédé après que la harka 903 eut été licenciée. Madame Bou SAÏD enceinte, lui raconta qu’en pleurant Bou SAÏD Abd el Kader lui avait appris que son mari était vivant, mais blessé. Elle avait craint le pire. C’est alors que le sergent Bou SAÏD décida de revenir à AÏN ABESSA réintégrer sa tenue et percevoir l’argent qui lui était dû : solde et prime de licenciement, dont il pressentait qu’il aurait un besoin vital.
    Il entreprit dans las mêmes conditions un voyage en sens inverse, cette fois-ci totalement en civil et dissimulant ses effets militaires dans un balluchon.

     En cette période indécise, beaucoup d’Algériens voyageaient pour fuir ou pour revenir, selon la nature de leur engagement pendant la guerre qui venait de prendre fin.
    A AÏN ABESSA, la Harka 903 licenciée, ses cadres mutés, il ne restait aucun visage ami auquel se raccrocher. Bou SAÏD put cependant accomplir ce pourquoi il était venu, puis réalisa pour la troisième fois le périlleux voyage, débarrassé de l’encombrante tenue de harki.
    La situation au Douar était devenue dramatique. Tous les Harkis et Moghaznis avaient été désarmé sur ordre de la France. Le Bachaga se préparait à quitter l’Algérie avec sa propre famille et un certain nombre d’orphelins de guerre. Le FLN s’installait, occupant progressivement tous les points clés, l’ALN prenait possession de l’infrastructure militaire abandonnée par les Français. A partir de l’été et en automne 1962, d’horribles massacres seront perpétrés. Les moghaznis seront lynchés, plus de 500, sur le millier de harkis du Bachaga, seront massacrés dans des conditions atroces. Les survivants se terrent. Un soir, un neveu de Bou SAÏD vient le prévenir, en cachette, de quitter sa maison et de ne plus y revenir, car il va ay avoir une rafle et qu’il est recherché. Après les grands massacres commis par les troupes de l’ALN, non originaires de la région, c’est l’épuration individuelle qui se met localement en place. La maison de Bou SAÏD est pillée. On lui vole son bien le plus précieux ; un poste à transistors grâce auquel il se tenait au courant de l’actualité. Maintenant il est totalement coupé du monde. Une tenue militaire lui appartenant est exposée à la mairie comme pièce à conviction, accompagnée d’une condamnation à mort. Avec sa femme et leur nouveau-né, ils n’ont plus de toit et doivent se cacher dans le djebel.Par bonheur, sa tante a épousé un membre du FLN qui fait partie de l’équipe municipale nouvelle du DOUAR. Les liens tribaux sont plus forts que les divergences politiques et jouent dès lors, en faveur de l’ancien harki.

 

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    La famille Bou SAÏD est cachée par ce responsable local du FLN dans la paille de son étable. A la réflexion, je pense que la même mesure a dû jouer en sa faveur quand le FLN était pourchassé par les partisans de la France. Il semble qu’après l’hiver 1962, les harkis contraints à la plus grande discrétion vivent en reclus, mais ne sont pas recherchés avec trop de zèle. Tous ceux qui en ont l’opportunité cherchent à passer en France. Pour Bou SAÏD, cet état de clandestinité va durer à peu près un an.

    A la fin de l’été 1963, il monte un scénario d’évasion avec des parents. Un camion bâché doit venir les récupérer de nuit en un point convenu du Djebel. Hélas, le camion ne sera pas au rendez-vous. Bou SAÏD comprend qu’il ne viendra jamais. La crainte d’être trahi l’inquiète. Il prend alors la décision d’aller à pied dans la ville voisine ; là, il verra comment rejoindre Alger pour prendre le bateau à destination de la France. Portant son tout jeune fils plus un balluchon, sa femme probablement enceinte, portant elle aussi un balluchon, il vont parcourir une distance d’une cinquantaine de kilomètres, d’une traite, à travers Djebels, sans jamais emprunter une piste encore moins une route de peur d’être interceptés. Ils parviendront au but dans un état de fatigue et d’anxiété que l’on imagine aisément : hagards, épuisés, pitoyables.

    Dans cette ville, deux casernes se font face de part et d’autre de la route, d’un côté l’ALN et de l’autre une unité française. Côté français, un jeune soldat appelé monte la garde. Il aperçoit le couple Bou SAID dont tout indique la détresse.
- Vous voulez entrer ? Faites vite !!!
- Ainsi,ce jeune appelé offre l’asile à Bou SAÏD et très probablement lui sauve la vie . Honneur à ce jeune soldat français !!! Honneur à ses cadres qui ont respecté la parole donnée et sciemment enfreint les directives du gouvernement gaulliste.
    Mis à l’abri, réconforté, remis en condition avec d’autres harkis, le sergent Bou SAÏD sent que le Bout du tunnel est proche. Il a pris la bonne décision en s’enfuyant, sa cachette précaire chez sa tante ne pouvait être qu’une solution d’urgence momentanée.

    Tous seront embarqués discrètement dans un avion Nord-Atlas qui les déposera sur la base aérienne de Blida . De Blida, les fugitifs seront clandestinement acheminés à Zéralda où, le 4 septembre 1963, Bou SAÏD souscrira un contrat à titre civil pour une durée de un mois non renouvelable, dans le cadre d’un Centre de Réfugiés. En Octobre, un camion bâché de l’armée française les conduit au port d’Alger où ils embarquent pour Marseille.

 
    Parvenus à Marseille, les harkis et leurs familles traversent la France d’Est en Ouest pour être parqués, sans possibilité de sortie, dans le camp de Rivestitlees. Moins de quinze jours après, le Sergent Bou SAÏD ayant confirmé officiellement son désir de conserver la nationalité française, sera embauché comme mineur à l’extraction du charbon.


    Ici prends fin la vie du harki, et commence celle du mineur dont la relation ne relève pas de notre propos. Bou SAÏD travaillera comme mineur jusqu’à l’âge de la retraite, ce qui lui vaudra quelques compensations non négligeables. Malheureusement, déçu par l’attitude franchement hostile de son milieu de travail, fortement marxisé, qualifiant les harkis de collaborateurs et de traîtres à leur pays, conformément aux mots d’ordre du sinistre parti communiste, il préféra, sa retraite en poche, quitter la France et s’établir non loin de son douar natal, où sa maison et ses biens lui ont été définitivement confisqués en 1963.


    Le sergent Bou SAÏD est encore en vie parce qu’en 1963 il y avait en Algérie des Français, soldats, sous-officiers, officiers pour lequel le mot honneur avait une signification, et qui, semble-t-il, n’ont pas pris en compte les directives gaulliennes d’abandon des harkis.
    Fin 1963, le sultan HASSAN II du Maroc, revendiquait pour son pays la partie sud-est de la frontière commune avec l’Algéreie. Les provocations des Algériens, et l’intransigeance de Ben-Bella, entraînèrent les deux pays dans un conflit armé connu sous le nom de « Guerre des Sables » et qui eut pour théâtre la région de Tindouf, zone de tradition marocaine arbitrairement cédée à l’Algérie du fait des accords d’Évian. Incapable de faire face à la menace, l’ALN enrôla de gré et surtout de forcer tous les harkis survivants pour constituer une sorte de troupe de première ligne. Combien encore y trouvèrent la mort ou furent blessés ?
    Ironie macabre du destin, la France aidera le Maroc… Beaucoup de soldats français se réjouirent alors de la déroute militaire de l’Algérie… sans savoir qu’ils avaient participé activement à l’élimination de ceux de nos anciens compagnons d’armes, que nous avions lâchement abandonnés, et qui avaient jusque là survécu aux massacres organisés par l’ALN et le FLN.
    A défaurt de reconnaissance officielle, les harkis y gagnèrent la possibilité de vivre en Algérie, frappés d’indignité nationale, contraints à une absolue discrétion, ne pouvant se prévaloir d’aucun droit, mais vivants et attendant des jours meilleurs.Inch Allah...

 
Septembre 2005
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